Plancher d'usine teinté rouge

Le document qui suit a été adopté lors du Ve Congrès du Parti communiste révolutionnaire du Canada tenu en 2021. Lors de ce Congrès, les partisans rassemblés se sont prononcés en faveur de l’objectif de doter le Parti d’un nouveau programme au terme de sa reconstruction afin de mobiliser la classe ouvrière canadienne dans la lutte pour le socialisme.

 

Le programme actuel du Parti communiste révolutionnaire du Canada, dont l’essentiel a été rédigé il y a maintenant plus de vingt ans au moment de la fondation du PCR(co) en 2000, n’est plus entièrement en phase avec la ligne politique du Parti ainsi qu’avec son analyse générale de la société canadienne. Il doit être remplacé par un nouveau programme supérieur. Même si les éléments centraux du programme actuel (le marxisme-léninisme-maoïsme, la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie, la guerre populaire prolongée comme stratégie de prise du pouvoir, les principales mesures de la transition socialiste, etc.) conservent leur caractère fondamental et se trouvent encore au cœur des perspectives du PCR, certains de ses aspects secondaires (notamment les sections sur l’aristocratie ouvrière, sur le « féminisme prolétarien et révolutionnaire », sur la question nationale autochtone, sur le « problème écologique », etc.) ne représentent plus fidèlement les positions actuelles de l’organisation, lesquelles ont évolué au fil des années à mesure que le Parti accumulait de l’expérience pratique et que se transformait également la société canadienne dans son ensemble.

En plus de ces éléments aujourd’hui en contradiction avec la ligne du Parti, le programme contient – y compris dans les sections traitant de positions fondamentales – des formulations imprécises ou partiellement inexactes pouvant favoriser une compréhension erronée de la ligne que défend véritablement le PCR. Si ces formes d’imprécision pouvaient encore apparaître sans gravité au moment de la fondation du Parti en 2007, il est désormais évident, après plusieurs années de luttes idéologiques et de débats internes corrosifs au cours desquelles les conséquences politiques de ces ambiguïtés se sont manifestées clairement, qu’elles doivent être éliminées. En effet, au cours de la dernière décennie, le PCR a été traversé par un affrontement – à la fois destructeur sur le plan organisationnel et fructueux sur le plan idéologique et théorique – entre les défenseurs des fondements politiques du Parti et du matérialisme historique, d’une part, et divers représentants de l’opportunisme petit-bourgeois et de l’idéalisme postmoderne, d’autre part. Infiltrés dans les rangs du Parti à partir de 2010, les opportunistes et les partisans du postmodernisme ont notamment utilisé les équivoques, les insuffisances et les lacunes du programme pour se faufiler et pour développer une ligne politique pseudo-maoïste et petite-bourgeoise. La lutte de lignes a ainsi obligé les représentants de la direction historique du PCR à réaffirmer les fondements politiques de l’organisation et à les exposer plus clairement. Par ailleurs, la lutte contre les positions erronées rencontrées à l’intérieur comme à l’extérieur des rangs du Parti, couplée à la pratique révolutionnaire concrète déployée depuis la fondation de l’organisation, a également fait progresser les conceptions et la ligne du PCR. Dans certains cas, le Parti a ni plus ni moins abandonné certaines de ses anciennes positions et a modifié sa ligne de manière profonde.

Il faut souligner que pendant la période d’élaboration du programme (1986-2000), un certain nombre de compromis avec des éléments petits-bourgeois divers avaient été faits par la direction révolutionnaire naissante. En fait, à ce moment, toutes prises de position organisationnelles ou presque prenaient nécessairement la forme de compromis. Cette période a permis dans les faits au PCR de se constituer et au courant maoïste d’émerger au Canada. C’est que le mouvement communiste canadien était alors presque entièrement disparu et devait renaître de ses cendres : la tâche principale du moment était donc de rassembler des militants adhérant à la perspective de la révolution, de relancer la lutte pour le socialisme au pays et de faire jaillir une avant-garde maoïste. Par ailleurs, la force de mouvement postmoderne petit-bourgeois n’était pas encore aussi grande qu’elle ne l’est aujourd’hui au Québec et au Canada. Il n’y avait pas de remise en question de la lutte de classes dans le mouvement que l’on était en train de reconstituer. Cela dit, aujourd’hui, il apparaît clairement que les compromis ayant été faits étaient des concessions au mouvement spontané petit-bourgeois, concessions qui se sont avérées fort préjudiciables par la suite. Autrement dit, tel un fruit passant de son mûrissement à son pourrissement, le processus qui a contribué à la naissance du PCR a fait fermenter un poison menaçant plus tard de le détruire. C’est pourquoi aujourd’hui, le programme du PCR ne peut plus être approximatif. La construction du Parti ne peut plus se faire à travers une coalition de tendances et de sensibilités. Le Parti doit rallier des forces sur la base d’un programme scientifique, clair, précis, tranchant, éducatif et complet.

Dans les conditions actuelles, après des années d’attaques contre les fondements politiques du PCR et alors que le postmodernisme – plus fort que jamais – a gangrené la plupart des organisations « maoïstes » dans les pays impérialistes, il n’est absolument plus possible de tolérer que des concessions à la petite-bourgeoisie militante figurent dans le programme du Parti. Aujourd’hui, l’état du mouvement maoïste dans les pays impérialistes s’est grandement dégradé, au point où il n’est même plus possible de parler d’un mouvement unifié. La plupart des organisations « maoïstes » qui se développent présentement dans ces pays adoptent les formes de lutte et les préoccupations de la petite-bourgeoisie, tout en abandonnant dans les faits la classe ouvrière, les luttes économiques et la réalité de la production. Par conséquent, il n’est plus possible de réunir dans un même mouvement ces organisations petites-bourgeoises avec celles qui sont véritablement prolétariennes et communistes. Au Canada, depuis la scission de 2017, le courant maoïste véritable, incarné par le centre historique du PCR, doit maintenant se démarquer politiquement de l’ensemble des rejetons pseudo-maoïstes de la clique opportuniste de droite qui, à l’époque, avait initié l’offensive contre les bases politiques du Parti. En réponse à la révision du maoïsme qui s’est opérée, les communistes doivent réaffirmer les fondements du matérialisme historique et de la science révolutionnaire.

L’embourgeoisement d’un grand nombre d’organisations soi-disant maoïstes dans les pays impérialistes n’est pas étranger à l’évolution des « mouvements sociaux » plus larges ainsi qu’aux grandes tendances idéologiques qui traversent les classes dominantes et les couches intermédiaires de ces pays. Depuis l’adoption du programme du PCR(co) en 2000, la société canadienne a subi des transformations importantes, notamment au niveau de sa superstructure. Le mouvement postmoderne a pris une expansion considérable au sein des institutions médiatiques, des universités, des partis politiques bourgeois et de l’appareil d’État. La prise en charge du programme postmoderne de la grande bourgeoisie – celui du perfectionnement de la démocratie bourgeoise sous la bannière du postmodernisme – est désormais plus avancée et se fait plus ouvertement que jamais auparavant. Ce phénomène se répercute dans la rue au sein des mouvements militants et parmi les courants qualifiés faussement « d’extrême gauche ». Aujourd’hui, ces courants ne sont plus tout à fait les mêmes qu’ils étaient au tournant du millénaire : leur composante combative de lutte de classe est rendue pratiquement inexistante. Parallèlement à cette tendance, le mouvement national autochtone, qui constituait un élément central de la situation politique au Canada et qui recelait encore un grand potentiel révolutionnaire lorsque le programme a été élaboré, s’est également transformé. Sa combativité des années 1990 a porté fruit et a ouvert la porte à des victoires importantes. Les formes de lutte violentes contre l’État bourgeois canadien laissent désormais de plus en plus la place à des moyens de lutte pacifiques et légaux que la classe dominante canadienne accueille favorablement, laissant entrevoir une résolution démocratique éventuelle de la question nationale dans le cadre même du capitalisme. Cette possibilité lourde de conséquences, qui n’était pas vraiment pensable il y a vingt ans, doit désormais être prise en considération par le mouvement communiste.

Par ailleurs, la société canadienne a évidemment subi des modifications sur le plan économique depuis la rédaction du programme, ce qui fait en sorte que plusieurs données qui y sont contenues ne sont plus à jour. Plus encore, l’expérience accumulée auprès des masses prolétariennes depuis la fondation du Parti montre que le nouveau programme devra être beaucoup plus détaillé sur le plan de l’analyse de l’économie et de la production nationale, et ce, afin de témoigner d’une maîtrise supérieure des conditions matérielles de la réalisation du communisme. Dans le même esprit, afin de devenir l’outil le plus percutant possible pour générer l’adhésion de la classe ouvrière, le nouveau programme devra exposer de manière beaucoup plus précise les mesures et les tâches économiques de la révolution socialiste au pays. Il devra expliquer de quelle manière le pouvoir ouvrier (tel que l’anticipe actuellement le PCR en s’appuyant sur les connaissances issues des masses laborieuses ainsi que sur les principales expériences socialistes du 20e siècle) réorganisera le secteur manufacturier, la production énergétique, l’extraction minière, la foresterie, l’agriculture, le transport des produits industriels, la distribution des biens de consommation, etc. Il devra exposer avec davantage de finesse de quelle manière le socialisme répondra aux besoins des masses populaires : de quelle manière il développera et améliorera, au bénéfice des travailleurs, le logement, les soins de santé, l’éducation, l’aménagement des espaces urbains, la vie collective, les arts et les divertissements, les sports, etc.

C’est grâce au pouvoir politique que le prolétariat réalisera l’ensemble des transformations économiques et sociales dont il a besoin. Ainsi, le nouveau programme du PCR devra également décrire de manière plus précise la forme que devrait prendre, sur le plan politique, le pouvoir ouvrier au Canada. En ce sens, le programme devra énumérer – et détailler – les tâches et les mesures suivantes :

  • La création – suite au renversement de l’État bourgeois canadien – de la Fédération des Républiques socialistes du Canada (FRSC);

  • Le développement d’un État de type soviétique, c’est-à-dire basé sur des conseils ouvriers et populaires composés de délégués élus et révocables et assurant, à tous les niveaux (local, régional, national, central), une fonction législative et exécutive;

  • La création, partout sur le territoire, d’Unités populaires de production et de consommation (UPPC) regroupant plusieurs lieux de travail (situés dans un même quartier, une même zone industrielle, un même village, etc.), fondées sur de grandes assemblées de prolétaires et constituant l’unité de base de l’État soviétique canadien;

  • La création de Communes de villes formées par les délégués élus des UPPC d’une même agglomération urbaine, fonctionnant à travers des assemblées de communes et constituant la forme soviétique du pouvoir municipal au sein de la FRSC;

  • La création d’organisations régionales du pouvoir ouvrier formées par les délégués de communes de l’ensemble des villes d’une même région;

  • La création d’un conseil révolutionnaire central dans chaque République ainsi que d’un conseil révolutionnaire central pour l’ensemble de la fédération, ce dernier devant constituer l’organe suprême du pouvoir de la FRSC.

À présent que nous avons expliqué brièvement les circonstances et les raisons politiques ayant amené la direction et les militants du PCR à jeter les bases d’un nouveau programme, il convient d’exposer en quoi ce nouveau programme doit se distinguer de l’ancien sur certaines questions spécifiques, c’est-à-dire sur la question du mouvement ouvrier, sur la question nationale autochtone et sur la question des femmes.

Sur la question du mouvement ouvrier

 

Les affrontements politiques ayant eu lieu dans le Parti au cours de la dernière décennie relativement au mouvement ouvrier ont obligé les représentants du camp révolutionnaire à préciser leur position et à abandonner certaines conceptions s’étant révélées inadéquates sur les questions de la force dirigeante au sein du prolétariat, de l’aristocratie ouvrière et de la nature des syndicats. Une grande partie des clarifications sur ces questions ont été exposées dans le texte La centralité ouvrière : les producteurs au cœur de la lutte pour le socialisme publié en octobre 2019. Considérant cette évolution de la ligne du PCR, le programme actuel n’est plus à jour sur ces questions.

Dans son quatrième chapitre, le programme affirme que « le noyau dur du camp de la révolution » est formé par « les larges couches à la base du prolétariat » qui sont « peu ou pas rejointes par le mouvement syndical traditionnel », lequel « organise et s’appuie désormais surtout sur les secteurs privilégiés du prolétariat et sur la petite-bourgeoisie salariée » et « ne représente plus les intérêts fondamentaux du prolétariat ». Ces formulations ambiguës et partiellement erronées ne reflètent plus adéquatement les positions actuelles du Parti.

Tout d’abord, elles peuvent laisser entendre que le noyau dur de la révolution serait composé par les couches les plus pauvres du prolétariat. C’est ce que l’on peut facilement être amené à comprendre en lisant de quoi sont composées ces « couches à la base du prolétariat » : « les travailleurs et les travailleuses pauvres et exploités, qui sont relégués au bas de l’échelle »; « les prolétaires présentement exclus du marché du travail et qui forment l’armée industrielle de réserve des capitalistes »; « les nouvelles couches du prolétariat issues de l’immigration »; « les femmes qui continuent à investir massivement le marché du travail et que les capitalistes surexploitent »; « les jeunes qui font face plus que tout autre au travail précaire et sous-payé » ; « les prolétaires d’origine autochtone, pour qui le chômage constitue la règle et qui souffrent de la discrimination la plus éhontée ». En réalité, le noyau dur de la révolution socialiste est constitué par la classe ouvrière (c’est-à-dire la fraction du prolétariat engagée dans la production et générant de la plus-value pour les capitalistes) et plus particulièrement par la masse d’ouvriers concentrés dans la grande industrie (c’est-à-dire dans les grands secteurs au cœur de la production capitaliste que sont l’extraction des ressources naturelles et l’agriculture, la fabrication en usines, le transport et l’entreposage ainsi que la construction). Selon les données du recensement national de 2016, la classe ouvrière dans son ensemble était composée d’environ 5 millions de travailleurs en 2015 (soit un peu plus de 25% des personnes ayant un revenu d’emploi) dont plus de la moitié (c’est-à-dire 2,8 millions) étaient regroupés dans l’un des secteurs de la grande industrie. Ce sont ces millions d’ouvriers que l’avant-garde communiste doit mobiliser en priorité puisque ce sont eux qui ont la capacité d’entraîner le reste du prolétariat dans la lutte pour renverser le capitalisme et édifier le socialisme. Bien sûr, des immigrants, des femmes, des jeunes, des autochtones et des « travailleurs pauvres » font partie de la classe ouvrière. Mais s’ils font partie du noyau de classe du socialisme, ce n’est pas parce qu’ils sont plus pauvres (ou plus « opprimés ») que les autres prolétaires : c’est parce qu’ils sont liés aux forces productives les plus avancées, parce qu’ils produisent directement les richesses utiles à l’ensemble de la société et parce qu’ils se trouvent au cœur de l’exploitation capitaliste. D’ailleurs, une grande partie des travailleurs les moins pauvres font aussi partie de la classe ouvrière, ce qui ne les empêche nullement d’appartenir au noyau dirigeant du prolétariat.

Or, le programme actuel du PCR affirme que les intérêts des « couches à la base du prolétariat » s’opposeraient à ceux de ses couches les plus aisées formant « l’aristocratie ouvrière ». Le sixième chapitre du programme affirme d’ailleurs explicitement que cette « aristocratie ouvrière » serait composée de « secteurs non négligeables du prolétariat » corrompus par la bourgeoisie impérialiste et qui, « pour un avenir prévisible, […] ont encore un intérêt certain à défendre le capitalisme. » Dans les dernières années, le PCR a rejeté ce point de vue selon lequel « l’aristocratie ouvrière » engloberait des pans entiers du prolétariat liés à certains secteurs économiques (les mines, le pétrole, etc.) ou à certaines positions dans la production (par exemple les ouvriers qualifiés) et dont les intérêts matériels convergeraient avec ceux de la bourgeoisie. Dans le texte La centralité ouvrière : les producteurs au cœur de la lutte pour le socialisme, le Parti a rectifié et clarifié sa position sur cette question en affirmant « qu’à l’époque actuelle, la catégorie même ‘d’aristocratie ouvrière’ n’est plus pertinente pour comprendre la structure de classe d’un pays impérialiste comme le Canada » et « qu’il s’agit d’un concept dangereux qui lie les mains des communistes dans le combat quotidien qu’ils doivent mener pour établir une liaison avec le prolétariat ». En réalité, il n’existe pas de fraction dans le prolétariat liée à la division du travail et à l’organisation de la production qui aurait des intérêts fondamentaux opposés à ceux du reste des travailleurs. Même les ouvriers les mieux payés n’ont aucun intérêt au maintien du capitalisme. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas forcément les moins exploités et peuvent parfois se montrer très combatifs dans la lutte économique contre le capital. En fait, alors qu’à l’origine, le concept « d’aristocratie ouvrière » – tel qu’employé par Engels puis par Lénine – servait surtout à condamner des chefs ouvriers soudoyés par la bourgeoisie et trahissant, dans le feu de la lutte des classes, les intérêts de la masse des travailleurs au profit de gains immédiats bénéficiant à une poignée d’ouvriers, son usage s’est élargi erronément au fil du temps pour désigner une fraction de classe permanente (fraction devenant de plus en plus vaste jusqu’à englober dans certains cas l’entièreté des ouvriers, voire la quasi-totalité du prolétariat) et à condamner le mouvement ouvrier dans son ensemble. Le concept « d’aristocratie ouvrière » pourrait néanmoins retrouver une certaine utilité pour les révolutionnaires canadiens s’il servait strictement à désigner des agents syndicaux véritablement corrompus et des fonctionnaires ouvriers bien rémunérés trahissant les travailleurs qu’ils représentent pour leur enrichissement personnel, ce qui existe effectivement dans le mouvement syndical actuel au Canada.

Cela dit, le fait qu’il puisse y avoir actuellement parmi les cadres syndicaux des éléments corrompus, des militants « embourgeoisés », des carriéristes, des agents directs du capital, des réactionnaires et des traîtres à la classe ouvrière ne doit pas conduire à condamner en bloc le mouvement syndical. Malheureusement, c’est à une telle condamnation en bloc que semble appeler le programme actuel du PCR. Par exemple, au sixième chapitre, le programme affirme ce qui suit :

« Le mouvement syndical actuel, notamment – qui reste le principal mode d’organisation du prolétariat –, ne représente pas ses intérêts fondamentaux. Il n’arrive plus à exprimer autre chose qu’une banale orientation de collaboration de classes, et il est devenu en fait un instrument aux mains des capitalistes pour contrôler et mater la classe ouvrière. »

Au fil des années, le PCR a remplacé ce genre de jugements simplistes sur le mouvement ouvrier par la formulation d’une conception beaucoup plus précise et juste. Sauf dans les cas très spécifiques où ils ont été créés de toutes pièces par les capitalistes (comme cela se voit parfois), les syndicats ouvriers sont l’émanation de leur base, c’est-à-dire de la masse ouvrière exploitée. Autrement dit, dans son ensemble, le mouvement syndical est l’expression des intérêts immédiats du Travail dans sa lutte contre le Capital. Malgré les trahisons et les compromissions fréquentes de ses cadres supérieurs, malgré que sa direction soit mauvaise et qu’elle soit politiquement pro-capitaliste, le mouvement syndical tel qu’il existe joue encore un rôle utile et nécessaire dans la défense économique immédiate des travailleurs. Ainsi, il est faux d’affirmer que le mouvement syndical serait purement et simplement, dans son ensemble, un « instrument » entre les mains de la bourgeoisie. On voit encore d’ailleurs, d’un côté, les patrons lutter avec acharnement pour tenter d’entraver le plus possible l’activité syndicale des prolétaires qu’ils exploitent, et de l’autre côté, les travailleurs les plus avancés lutter pour développer et rendre plus vivantes et efficaces leurs organisations de défense.

Il est également simpliste d’affirmer que le mouvement syndical « n’arrive plus à exprimer autre chose qu’une banale orientation de collaboration de classes ». Tout d’abord, en dehors d’une période de montée révolutionnaire, la lutte syndicale, en elle-même, représente nécessairement une forme de collaboration de classes, puisqu’elle consiste essentiellement à négocier le plus avantageusement possible le prix de vente de la force de travail des prolétaires (et non à détruire la classe bourgeoise et à abolir le salariat lui-même). Voilà le point de vue premier des communistes sur les syndicats. Or, cette forme de collaboration de classe ne peut être condamnée tant et aussi longtemps que le prolétariat ne sera pas à la veille de prendre le pouvoir. Plus encore, la négociation du prix de vente de la force de travail doit être jugée sur la base de son efficacité, et non sur la base des qualités morales et idéologiques des représentants ouvriers qui négocient avec les capitalistes. Ces représentants syndicaux, par exemple, ne doivent pas être automatiquement rejetés pour la simple raison qu’ils ne sont pas communistes. Cela dit, si l’on entend par « collaboration de classe » la collusion directe avec les capitalistes et la trahison des intérêts économiques immédiats des ouvriers, cette forme de collaboration doit effectivement être dénoncée et combattue. Mais dans ce cas, il serait erroné d’affirmer que le mouvement syndical n’est plus en mesure d’exprimer autre chose qu’une telle forme de collaboration de classe. En effet, l’idée selon laquelle les syndicats trahiraient partout et toujours les travailleurs dans la lutte économique est tout simplement fausse. Finalement, si l’on entend par « collaboration de classe » l’appui politique déclaré des dirigeants syndicaux à la « social-démocratie » et au pouvoir bourgeois, alors les communistes doivent évidemment s’opposer radicalement à cette forme de collaboration de classe, puisque leur raison d’être est précisément d’entraîner les masses prolétariennes dans la lutte politique pour renverser la bourgeoisie et instaurer le socialisme.

En somme, si les communistes s’opposent politiquement à la direction actuelle du mouvement ouvrier, ils ne doivent pas s’opposer au mouvement lui-même, car cela les conduirait à s’isoler complètement des masses prolétariennes et de la lutte des classes réelle. Or, c’est ce que font les « révolutionnaires » opportunistes et petits-bourgeois qui se fixent comme tâche la construction d’un nouveau mouvement ouvrier correspondant à un idéal. Contrairement à ces militants petits-bourgeois, les communistes doivent prendre le mouvement ouvrier organisé tel qu’il est. Ils doivent impérativement se lier avec lui en se saisissant des revendications qui y sont exprimées pour gagner la confiance – et éventuellement la direction – des masses ouvrières. Ils doivent donc militer avec les ouvriers dans leurs syndicats et y établir des noyaux organisés pour y faire progresser leurs idées, leurs perspectives politiques et leurs mots d’ordre. Pour ce faire, ils doivent élaborer une ligne syndicale tactique leur permettant notamment de se positionner face aux enjeux concrets et immédiats du mouvement syndical et de la lutte économique.

S’ils doivent se ranger résolument derrière les travailleurs les plus combatifs qui souhaitent déloger des agents syndicaux corrompus et les appuyer dans leur volonté de pousser plus loin la lutte syndicale, ils doivent toujours tâcher de révéler aux travailleurs que le fond du problème ne se situe pas dans la corruption ou la lâcheté généralisées de la direction du mouvement syndical, mais bien dans les limites inhérentes à la lutte économique elle-même, laquelle, lorsqu’elle n’est pas subordonnée à la lutte politique révolutionnaire, constitue essentiellement une lutte défensive menée dans le cadre d’un régime servant les intérêts généraux de la classe capitaliste. Autrement dit, laissée à elle-même, cette lutte ne peut donc pas améliorer radicalement le sort du prolétariat ni même garantir la satisfaction des revendications immédiates des travailleurs. Aussi, même si les communistes peuvent dénoncer les fautes concrètes commises par tel ou tel chef syndical lorsqu’elles sont avérées ou encore mener des luttes pour déloger tel ou tel agent syndical réactionnaire lorsque c’est tactiquement utile, et même s’ils peuvent bien entendu critiquer ouvertement des aspects généraux du mouvement syndical actuel (par exemple l’écart matériel excessif qui existe entre les dirigeants du mouvement et les travailleurs qu’ils sont censés représenter) afin de gagner la sympathie des travailleurs avancés, ils ne doivent pas mener une guerre stérile, désincarnée et outrancière contre la direction du mouvement syndical (comme le font par exemple la plupart des groupes trotskystes). Dans leur lutte au sein du mouvement ouvrier, ils doivent focaliser leurs énergies sur le rapport entre le Travail et le Capital. À l’heure actuelle, concentrer ses forces dans une grande lutte pour transformer l’ensemble du mouvement ouvrier en remplaçant sa direction est non seulement inutile, mais ne peut conduire qu’à sombrer dans un combat abstrait, détaché de la réalité vivante de la lutte des classes. La véritable victoire dans les syndicats – la fusion complète du socialisme et du mouvement ouvrier – se produira avec la montée révolutionnaire du prolétariat vers le pouvoir, sous l’impulsion de l’affrontement politique ouvert qui opposera matériellement la classe ouvrière à la bourgeoisie. Cet affrontement se déroulera non pas principalement à l’intérieur des rapports immédiats entre patrons et travailleurs, mais bien à l’extérieur de ceux-ci.

Finalement, tout en évitant de considérer d’emblée les délégués et les agents syndicaux en place comme des éléments hostiles aux intérêts véritables de la classe ouvrière (en fait, il est généralement plus judicieux tactiquement de les traiter comme des amis jusqu’à preuve du contraire), les communistes doivent s’intéresser et se lier principalement aux masses de travailleurs à la base de la hiérarchie syndicale ainsi qu’à la majorité de travailleurs non organisés. Ce sont les masses qui sont porteuses de la vérité et qui expriment les revendications authentiques du prolétariat. Ce sont elles qui se soulèveront contre la bourgeoisie et qui dirigeront la future société socialiste. Ainsi, c’est seulement pour désigner la base du mouvement syndical et l’ensemble des prolétaires non syndiqués qu’il convient de parler des « larges couches à la base du prolétariat ». Entendue ainsi, cette « base » n’exclut aucunement les couches les plus élevées du prolétariat en ce qui a trait aux salaires, aux conditions de travail et aux conditions de vie en général. Autrement dit, « aller dans les profondeurs du prolétariat », cela ne signifie pas s’éloigner de certains pans de la classe ouvrière rangés erronément dans « l’aristocratie ouvrière » : cela signifie simplement ne pas se concentrer sur le sommet de la structure organisationnelle du mouvement ouvrier. Cela signifie demeurer en contact étroit avec les grandes masses de travailleurs, qu’elles soient syndiquées ou non. En effet, les communistes doivent aller là où se trouvent les « masses dangereuses » de leur époque : celles qui sont les moins encadrées et les moins disciplinées par la bourgeoisie. Dans le contexte canadien actuel, il s’agit de la quasi-totalité du prolétariat. C’est ainsi – et seulement ainsi – qu’il faut comprendre et appliquer dans notre contexte le mot d’ordre « plus profondément dans les masses » formulé par Lénine en 1920 dans la résolution du 2e Congrès de l’Internationale Communiste portant sur Les tâches principales de l'Internationale Communiste. Malheureusement, ce mot d’ordre a longtemps été interprété par les partisans du PCR comme un appel à développer une pratique anti-syndicale ultra-gauchiste : un appel à condamner le mouvement ouvrier en bloc et à travailler exclusivement hors des syndicats. Pourtant, s’il faut bien sûr déployer la plus grande énergie possible pour rejoindre les vastes sections du prolétariat qui ne sont pas syndiquées, travailler à l’intérieur du mouvement syndical est une nécessité stratégique en soi dans le contexte canadien actuel. Cette nécessité impose la mise en œuvre d’un travail ciblé et spécifique.

Considérant ce qui vient d’être énoncé, le nouveau programme du PCR devra :

  • Affirmer clairement le principe de la centralité ouvrière, c’est-à-dire la vérité selon laquelle le prolétariat ouvrier – et plus particulièrement son noyau concentré dans la grande production industrielle constitue la force motrice de la classe travailleuse et de la révolution socialiste;

  • Affirmer l’indivisibilité des intérêts fondamentaux du prolétariat et prôner l’unité absolue de l’ensemble des prolétaires peu importe leur secteur d’activité, leur degré de qualification ou leurs conditions d’existence actuelles;

  • Affirmer la nécessité de se lier au mouvement ouvrier réel, de participer aux luttes économiques spontanées, de constituer des noyaux communistes organisés dans les syndicats et de développer un fort courant de lutte pour le socialisme dans le mouvement syndical;

  • Exposer la double nature du mouvement syndical actuel, c’est-à-dire, d’une part, son rôle utile et indispensable dans la défense économique immédiate des travailleurs, et d’autre part le caractère bourgeois de sa direction sur le plan politique;

  • Remettre de l’avant le mot d’ordre d’aller « plus profondément dans les masses », en entendant par ce mot d’ordre la nécessité pour les communistes de se lier principalement aux masses ouvrières à la base de la hiérarchie organisationnelle du mouvement ouvrier ainsi qu’aux vastes sections du prolétariat qui ne sont pas syndiquées.

Sur la question nationale autochtone

 

Le programme actuel du PCR, dans son septième chapitre, affirme ce qui suit à propos du mouvement national autochtone :

« Les dures conditions de vie dans les réserves, auxquelles les gouvernements ont montré qu’ils étaient incapables d’apporter quelque solution que ce soit, le développement des luttes ainsi que leurs radicalisation, jumelés au blocage constitutionnel et au cul-de-sac des négociations entourant les droits territoriaux, aboutissent à une situation explosive.

Présentement au Canada, la montée des luttes et du mouvement revendicatif des nations autochtones constitue un fait majeur de la situation politique. »

Conséquemment à cette analyse, le programme établit la tâche suivante pour la révolution prolétarienne au Canada :

« Le prolétariat révolutionnaire doit forger une alliance solide avec les nations autochtones dans un grand mouvement de lutte contre la bourgeoisie impérialiste canadienne. »

La perspective exprimée dans ce passage est celle de la création, pendant la guerre populaire prolongée, d’un front uni entre le prolétariat révolutionnaire et les peuples autochtones soulevés contre l’État bourgeois canadien, perspective que l’on trouve exposée avec plus de précision dans les numéros 3 et 8 de la revue Arsenal du PCR publiés en 2004 et en 2008 respectivement. Au moment de sa fondation, le PCR considérait en effet que la création d’un tel front uni faisant fusionner la lutte de la classe ouvrière pour le socialisme avec la révolution de démocratie nouvelle des peuples autochtones allait inévitablement constituer une composante essentielle de la guerre populaire au Canada : que son établissement était une condition nécessaire au renversement de la bourgeoisie impérialiste canadienne. L’élaboration de cet objectif au moment de la genèse du programme et des plans stratégiques du PCR découlait d’une évaluation juste de la montée des luttes autochtones combatives contre l’État canadien dans les années 1990 : la lutte des Mohawks à l’été 1990 (aussi appelée la « crise d’Oka »), la lutte d’Ipperwash en 1995, la lutte de Gustafsen Lake en 1995, etc. Ces affrontements marquants étaient eux-mêmes l’aboutissement de trois décennies de militantisme combatif notamment inspiré par l’American Indian Movement apparu aux États-Unis à la fin des années 1960. Parmi les luttes admirables de cette période, on peut par exemple penser aux multiples actions militantes menées par le Mohawk Warrior Society durant les années 1970 et 1980, ou encore à l’important affrontement entre les Micmacs et l’État québécois lors de la « crise du saumon » à Restigouche en 1981.

Or, les développements des deux dernières décennies conduisent à remettre en question le caractère stratégique du front uni entre le prolétariat et les peuples autochtones. Si son établissement est encore souhaitable dans les conditions actuelles, il faut reconnaître que les conditions objectives n’évoluent pas dans cette direction. Il se pourrait donc que la création de ce front uni ne soit tout simplement plus à l’ordre du jour au moment du déclenchement de la guerre populaire. En effet, l’évolution du mouvement national autochtone au cours des deux dernières décennies a progressivement amené ses formes de lutte les plus combatives à être écartées. En même temps, la bourgeoisie a cessé de répondre aux revendications du mouvement par la répression brutale comme elle l’avait notamment fait en déployant l’armée lors du soulèvement des Mohawks en 1990. L’une des manifestations les plus notables de ce changement a été la réaction plutôt passive du gouvernement canadien lors des blocages ferroviaires de l’hiver 2020, malgré les dommages importants qu’ils ont causé à l’économie capitaliste canadienne. On peut également mentionner en exemple la manière dont ce même gouvernement a défendu publiquement les pêcheurs micmacs lors du conflit de 2020 avec les pêcheurs non autochtones en Nouvelle-Écosse.

En fait, tout indique que la classe dominante canadienne, sous la pression des luttes combatives et exemplaires menées par les peuples autochtones au cours des deux derniers siècles – et notamment en réponse aux confrontations violentes des dernières décennies du 20e siècle entre militants autochtones et forces répressives de l’État canadien – cherche désormais à trouver une solution démocratique à la question nationale autochtone. La « réconciliation » mise de l’avant par le gouvernement actuel de Justin Trudeau – processus qui occupe une place centrale dans l’agenda politique de ce gouvernement depuis l’accession au pouvoir du Parti libéral du Canada en 2015 – en témoigne d’ailleurs. La bourgeoisie canadienne cherche aujourd’hui à restaurer la crédibilité de ses institutions et de son État. Surtout, elle doit éviter la résurgence de troubles politiques à caractère national à l’intérieur de ses frontières afin d’empêcher que son économie ne soit déstabilisée et que son pouvoir ne soit fragilisé. Elle est consciente du fait que l’aiguisement de la contradiction qui l’a historiquement opposée aux peuples autochtones tendait vers la lutte armée – comme elle l’a appris à ses dépens lors de l’épisode de la « crise d’Oka » –, ce qu’elle veut empêcher à tout prix.

Par ailleurs, il faut comprendre que l’oppression des Autochtones a d’abord été un résultat du colonialisme européen, puis une conséquence de l’unification de la bourgeoisie canadienne, de l’édification de l’État bourgeois canadien et de l’émergence du capitalisme au pays. Or, aujourd’hui, on ne peut plus affirmer que cette oppression soit encore indispensable à l’extraction de plus-value et à l’accumulation de capital par la bourgeoisie canadienne. Autrement dit, il n’y a plus de raisons fondamentales pour le capital canadien de s’opposer fermement à l’émancipation des peuples autochtones. Au contraire, le maintien de cette oppression pourrait s’avérer, à long terme, plus nuisible que son abolition pour la bourgeoisie, ce que ses représentants les plus lucides semblent présentement reconnaître.

Plus encore, l’histoire de la seconde moitié du 20e siècle – période marquée par l’affranchissement politique des colonies d’Afrique et d’Asie, d’une part, ainsi que par une démocratisation plus avancée de la plupart des États capitalistes occidentaux, d’autre part – a montré que la bourgeoisie impérialiste pouvait très bien se passer, de manière générale, de l’oppression nationale au sens étroit du terme, c’est-à-dire de la négation du droit des nations à se constituer en États indépendants et des politiques répressives visant l’existence même des communautés nationales (restrictions à l’usage de la langue, entraves à l’exercice de la religion, fermeture des écoles, suppression des droits électoraux, destruction par la force des us et coutumes, etc.). Entendue ainsi, l’oppression nationale ne constitue pas un élément économique fondamental du mode de production capitaliste – même si le capitalisme en a historiquement été la base matérielle –, ce qui explique comment sa suppression a pu être réalisée dans bon nombre de cas, en grande partie grâce aux révolutions et aux luttes de libération nationales ayant eu lieu suite à la Seconde Guerre mondiale, sans que l’impérialisme lui-même ne doive être renversé. Grâce aux luttes populaires et démocratiques, l’inégalité formelle des langues et des nations, si elle existe encore, se limite souvent désormais – à tout le moins au sein des pays impérialistes – aux manifestations les plus minimes, à de simples imperfections ne suscitant pas de grands conflits (même si l’on doit encore s’y opposer) et pouvant être éliminées aisément (ce qui n’est bien sûr pas encore le cas au Canada en ce qui concerne le statut des langues et des nations autochtones).

Dans La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, Lénine expliquait d’ailleurs déjà, en 1916, que l’abolition de l’oppression nationale, abolition pour laquelle devait lutter fermement et inconditionnellement le prolétariat révolutionnaire, n’était pas incompatible avec le régime capitaliste et relevait simplement de l’application conséquente de la démocratie bourgeoise. Voici, par exemple, ce qu’il écrivait à ce propos :

« L'affirmation selon laquelle le droit des nations à disposer d'elles-mêmes est irréalisable dans le cadre du capitalisme peut être prise soit dans un sens absolu, économique, soit dans un sens relatif, politique.

Dans le premier cas, cette affirmation est foncièrement erronée au point de vue théorique. Premièrement, sont irréalisables dans ce sens, en régime capitaliste, par exemple la monnaie de travail ou la suppression des crises, etc. Mais il est absolument faux que le droit des nations à disposer d'elles-mêmes soit également irréalisable. Deuxièmement, l'exemple de la séparation de la Norvège d'avec la Suède, en 1905, suffit à lui seul pour réfuter ce "caractère irréalisable" compris dans ce sens. Troisièmement, il serait ridicule de nier qu'un petit changement du rapport des forces politiques et stratégiques, par exemple entre l'Allemagne et l'Angleterre, rendrait parfaitement "réalisable" aujourd'hui ou demain la formation de nouveaux Etats : polonais, indien, etc. »

Dans son ouvrage Le marxisme et la question nationale rédigé en 1913, Staline exposait la même vérité en la formulant ainsi :

« Les destinées du mouvement national bourgeois quant à son fond, sont naturellement liées au sort de la bourgeoisie. La chute définitive du mouvement national n’est possible qu’avec la chute de la bourgeoisie. La paix totale ne peut être instaurée que sous le règne du socialisme. Mais réduire la lutte nationale au minimum, la saper à la racine, la rendre au maximum inoffensive pour le prolétariat,— cela est possible aussi dans le cadre du capitalisme. Témoin, ne fût-ce que l’exemple de la Suisse et de l’Amérique. Pour cela, il faut démocratiser le pays et permettre aux nations de se développer librement. »

Ceci étant dit, il faut préciser que la fin de l’oppression d’une nation, au sens strict, ne signifie pas forcément la fin de l’emprise exercée sur elle par les monopoles des nations impérialistes, ni la fin des liens de dépendance économique qui en résultent. Même si l’impérialisme ne réside généralement plus dans la suppression des nations elles-mêmes ou encore dans la négation pure et simple de leurs droits et de leur existence (comme c’était le cas à l’époque des régimes coloniaux), il se poursuit aujourd’hui sous d’autres formes. Le capital financier des pays impérialistes continue d’exploiter les nations économiquement arriérées. Par ailleurs, ces liens de dépendance économique se transposent la plupart du temps dans le domaine politique, comme on le voit avec l’ingérence des grandes puissances telles que les États-Unis et le Canada dans les affaires intérieures des pays latino-américains, moyen-orientaux, africains, etc. Cette ingérence s’exerce par divers moyens (financement, sanctions, interventions militaires, coups d’État, etc.) et s’exprime à divers degrés pouvant parfois aller jusqu’au contrôle complet. Elle provoque régulièrement des conflits aigus (Venezuela, Iran, etc.) et conduit périodiquement à la guerre (Afghanistan, Irak, etc.). Autrement dit, la fin de l’oppression nationale ne signifie pas la fin du développement inégal de l’économie et des institutions politiques.

Puisque l’impérialisme divise inévitablement le monde en nations dominantes et en nations dominées – et puisqu’il met également en concurrence les bourgeoisies des nations impérialistes entre elles –, la « paix totale » entre les nations (ainsi que leur fusion éventuelle) est seulement réalisable, comme l’affirmaient Lénine et Staline, dans le cadre du socialisme mondial. Or, même si l’égalité effective de l’ensemble des nations et des peuples de la planète est absolument impossible à atteindre à l’époque actuelle sans la victoire de la révolution prolétarienne mondiale, la libération d’une nation dominée en particulier par des moyens pacifiques et non révolutionnaires demeure toujours une possibilité, la concurrence internationale modifiant sans cesse les rapports entre les bourgeoisies des diverses nations (ce qui ne veut bien sûr pas dire qu’une telle voie soit possible à tout moment et pour chaque nation dominée prise séparément). C’est ainsi, par exemple, que la nation québécoise, au cours des années 1960 et 1970, s’est libérée de la domination du capital anglo-saxon sans passer par une révolution armée contre l’impérialisme et en demeurant dans le cadre du régime capitaliste canadien. La bourgeoisie québécoise francophone a fini par se constituer en bourgeoisie monopoliste, s’est associée à la bourgeoisie canadienne et a pris sa place dans un bloc bourgeois impérialiste nord-américain.

En ce sens, il n’est pas exclu que les nations et les peuples autochtones puissent également en arriver à s’émanciper de l’oppression et de la domination exercées sur eux par la bourgeoisie canadienne sans mener de révolution de démocratie nouvelle et sans détruire l’État capitaliste canadien. La bourgeoisie canadienne pourrait effectivement en arriver, dans les prochaines années ou décennies, à abolir ou modifier substantiellement la Loi sur les Indiens, à signer des ententes territoriales conformément à la reconnaissance des droits ancestraux par la Cour suprême, à accorder l’autonomie gouvernementale à l’ensemble des nations et peuples autochtones, voire éventuellement à leur concéder un véritable droit à l’auto-détermination incluant le droit de faire sécession. L’arrêt Calder de 1973, avec lequel la Cour suprême du Canada reconnaissait les droits territoriaux des Autochtones, a ouvert la porte à la signature de traités modernes – aussi appelés Ententes sur les revendications territoriales globales – entre les peuples autochtones et les gouvernements fédéral et provinciaux. Ces ententes permettent aux nations et aux peuples autochtones d’acquérir une plus grande autonomie politique, économique et culturelle, de participer directement aux grands projets économiques touchant leurs communautés, de bénéficier de redevances importantes et d’enclencher un processus indépendant d’accumulation de capital. Suite à la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ) en 1975 par le gouvernement du Québec et les représentants des Cris et des Inuits du Nord-du-Québec – le premier traité moderne de l’histoire du Canada –, vingt-cinq ententes du même genre ont été conclues au pays. La vaste majorité d’entre elles sont survenues entre les années 1990 et aujourd’hui. À partir des années 2000, l’ensemble des traités modernes ont également inclus des dispositions relatives à l’autonomie gouvernementale, laquelle permet aux communautés concernées de s’affranchir de la Loi sur les Indiens – loi constituant la principale expression juridique de l’oppression nationale des Autochtones au Canada. En 2016, on comptait environ 100 tables de négociations au pays portant sur des revendications territoriales globales et sur l’autonomie gouvernementale (le Canada compte actuellement 630 communautés autochtones représentant un peu plus de 50 peuples et langues autochtones), bien que plusieurs d’entre elles soient pour l’instant des coquilles vides.

Aujourd’hui, les possibilités qu’ouvrent les nouvelles ententes territoriales entre les peuples autochtones et les gouvernements fédéral et provinciaux sont notamment exemplifiées par l’épanouissement qu’a commencé à connaître la nation crie dans le Nord-du-Québec suite à la signature de la CBJNQ en 1975. Cet essor national s’observe surtout depuis que la Paix des Bravesune nouvelle entente historique survenue en 2002 entre les Cris et le gouvernement du Québec – a permis de mettre fin aux conflits ayant entouré l’application de la CBJNQ pendant les 25 années ayant suivi sa signature et de réaliser pleinement son potentiel. Avec le recul, on peut affirmer que la Paix des Braves a constitué un tournant majeur dans les relations entre la bourgeoisie québécoise et la nation crie. Cette entente a permis aux Cris de participer aux prises de décision économiques importantes affectant leurs conditions d’existence, de profiter réellement des retombées économiques des grands projets hydroélectriques et de l’exploitation de ressources naturelles sur leur territoire, et de commencer à accumuler un capital national autonome. Dix ans après la signature de la Paix des Braves, la nation crie possédait plusieurs entreprises florissantes jouant un rôle économique important et brassant des millions de dollars de chiffre d’affaires : le holding CREECO – qui détenait en 2012 une dizaine d’entreprises dans le transport, la construction, l’hébergement et l’énergie et dont les revenus s’élevaient en 2011 à 160 millions de dollars –, la Compagnie de construction et de développement crie Ltée, Air Creebec, Quality Inn & Suites, Eeyou Power, Tawich Development Corporation, Petronor, Youdin Investments, Apitsiu Construction, etc. Grâce à la prise en charge de l’exploitation des ressources et du développement économique de leur nation, les Cris disposaient en 2011 d’un revenu personnel disponible supérieur de 16% en moyenne à celui de l’ensemble des habitants de la province québécoise selon l’Institut de la statistique du Québec. Suite à la Paix des Braves, d’autres ententes majeures conclues avec le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral ont permis aux Cris de renforcer leur autonomie politique et économique : l’Entente pour une nouvelle relation fédérale signée en 2008, l’Entente sur la gouvernance dans le territoire de la Baie James d’Eeyou Istchee signée en 2012 ou encore l’Entente sur la gouvernance de la Nation Crie signée en 2017, entente qui, avec la rédaction de la Constitution crie, a établi un régime global d’autonomie gouvernementale des Cris sur certaines terres. Aujourd’hui, la nation crie au Québec connaît un niveau d’épanouissement économique, culturel et social relativement avancé. L’exemple de cette nation ayant réussi à enclencher un véritable processus d’accumulation de capital grâce à des ententes avec la grande bourgeoisie québécoise et canadienne trace la voie pour l’ensemble des nations et des peuples autochtones au Canada. Évidemment, les ententes territoriales pourraient n’être qu’une étape intermédiaire dans la résolution des tâches démocratiques relatives à l’émancipation des nations et des peuples autochtones au pays, étape précédent l’apparition – également dans le cadre du capitalisme – de formes d’organisation politiques et économiques supérieures. Il n’en demeure pas moins que ces ententes – qui sont le résultat objectif de plusieurs décennies de luttes exemplaires – ont ouvert une brèche dans le régime d’oppression nationale canadien et qu’elles sont l’expression d’un mouvement – propulsé par la bourgeoisie nationale autochtone et accepté par la grande bourgeoisie canadienne – qui tend indéniablement vers la résolution démocratique de la question nationale dans le cadre bourgeois.

À l’échelle de l’ensemble du pays, plusieurs éléments témoignent d’ailleurs du développement embryonnaire d’un capitalisme autochtone relativement indépendant. On peut mentionner, entre autres, la création et l’expansion d’institutions telles que la Société de crédit commercial autochtone – fondée en 1992 au Québec –, Investissement Premières nations du Québec – fondé en 1992 –, la Banque des premières Nations du Canada – fondée en 1996 – ou encore l’Association nationale des sociétés autochtones de financement (ANSAF)créée en 1997. On peut également mentionner l’émergence d’initiatives plus récentes telles que la création en 2021 du Fonds de croissance autochtone par l’ANSAF, le gouvernement du Canada et la Banque de développement du Canada, un fonds permanent géré par l’ANSAF visant à permettre « aux PME autochtones de combler un manque de capitaux persistant ». On peut aussi mentionner des transactions importantes survenues dernièrement, comme par exemple l’acquisition, en novembre 2020, de 50% du géant Clearwater Seafoods – la plus grande entreprise productrice de mollusques et de crustacés en Amérique du Nord – par une coalition de communautés micmaques de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve-et-Labrador.

Aujourd’hui, les communistes doivent absolument prendre acte de ces transformations et de ces développements objectifs. Ils doivent se préparer politiquement à la situation de plus en plus probable selon laquelle le Canada impérialiste ne constituera plus une « prison des nations autochtones » comme le qualifie le programme actuel du PCR. La reconnaissance de cette situation vers laquelle tend objectivement l’évolution de la société canadienne entraîne des conséquences stratégiques importantes pour les révolutionnaires. La nécessité du front uni militaire entre le prolétariat canadien et les peuples autochtones pourrait éventuellement être remplacée par celle de l’unité de classe des prolétaires canadiens et autochtones. Les tâches de la révolution de démocratie nouvelle au sein des nations et des peuples autochtones pourraient être remplacées par celles de la révolution socialiste, laquelle serait alors à l’ordre du jour partout au pays. Cela dit, dépendamment du stade de développement économique auquel seront rendus les peuples autochtones au moment du déclenchement de la guerre populaire, il se pourrait fort bien que les révolutionnaires doivent faire face à une situation hybride prenant des formes très particulières selon les régions du pays. Devant la montée du prolétariat – et en particulier devant la montée de « leur » prolétariat –, des éléments, des couches, voire la quasi-totalité de certaines bourgeoisies autochtones moins développées pourraient ainsi tout de même se ranger dans le camp de la révolution et appuyer – au moins momentanément – l’établissement d’une fédération de type soviétique au Canada étant donné qu’un tel régime politique respecterait l’existence et les droits fondamentaux des nations et des peuples autochtones, en plus de permettre une répartition plus équilibrée des richesses à l’échelle du pays.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le rôle des communistes de prédire avec exactitude comment sera la société bourgeoise dans le futur : seule l’histoire nous le dira. Les communistes doivent prévoir toutes les possibilités et toutes les éventualités pour pouvoir se positionner de manière révolutionnaire en toutes circonstances. En ce sens, tant et aussi longtemps que l’émancipation pleine et entière des nations et des peuples autochtones restera à gagner, les communistes continueront à soutenir leurs luttes progressistes en défendant les solutions les plus démocratiques. Par ailleurs, tant et aussi longtemps que la démocratie nouvelle sera possible, les communistes devront également continuer à promouvoir cette solution générale comme voie privilégiée – puisqu’elle est dirigée par le peuple, qu’elle est révolutionnaire et qu’elle conduit directement au socialisme. Par contre, il faut désormais reconnaître que cette voie a perdu sa force stratégique dans la révolution prolétarienne au Canada. Dans le contexte actuel, les communistes doivent également accueillir favorablement l’aspect positif du développement économique des nations et des peuples autochtones même s’il prend une forme capitaliste (et critiquer les courants idéologiques rétrogrades – comme ceux portés par les chefs autochtones traditionalistes mis de l’avant par le grand mouvement postmoderne – qui s’opposent de manière réactionnaire à ce développement), tout en soulignant le contenu strictement bourgeois de cette forme de développement national et en insistant sur ses étroitesses et ses limites historiques, c’est-à-dire sa finalité non socialiste. Ainsi, ils doivent surtout mettre de l’avant les intérêts indépendants du prolétariat autochtone, intérêts qui convergent avec ceux de l’ensemble du prolétariat et qui, nécessairement, se sépareront de plus en plus nettement de ceux de la bourgeoisie nationale autochtone à mesure que cette dernière se développera et se consolidera. Tout en appuyant le droit à l’auto-détermination des nations autochtones, les communistes doivent donc travailler à l’émergence d’un puissant courant de lutte pour le socialisme au sein du prolétariat autochtone, ainsi qu’à l’union des ouvriers autochtones et non autochtones dans la lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie. Afin de contribuer à réduire la méfiance des prolétaires autochtones envers les prolétaires non autochtones (méfiance engendrée par l’oppression historique de leurs nations et de leurs peuples), mais aussi afin de contribuer à mobiliser pour la révolution certaines couches non prolétariennes des peuples autochtones, le nouveau programme du PCR devra notamment exposer avec plus de détails la forme du nouveau régime politique qu’il appelle à mettre en place au Canada. Surtout, il devra expliquer de quelle manière un tel régime politique s’opposera à tout privilège national et garantira l’égalité des langues et des nations au pays.

Considérant ce qui vient d’être énoncé, le nouveau programme du PCR devra donc :

  • Défendre le droit des peuples autochtones à disposer d’eux-mêmes incluant leur droit à la séparation politique;

  • Défendre l’égalité absolue des langues et des nations au Canada;

  • Appuyer et promouvoir le développement économique des nations et des peuples autochtones ainsi que la lutte pour éradiquer la misère extrême découlant de leur oppression historique;

  • Prôner l’unité complète et absolue entre les prolétaires canadiens et autochtones – y compris sur le plan organisationnel – en mettant de l’avant leurs intérêts communs face à ceux des capitalistes de toutes les nations et en appelant à leur mobilisation unifiée dans la lutte pour le socialisme partout au Canada;

  • Appeler à l’établissement de la Fédération des Républiques socialistes du Canada (FRSC), un régime politique basé sur l’union libre et volontaire des nations et des peuples qui occuperont le futur Canada révolutionnaire;

  • Préciser que la FRSC inclura des organes administratifs territoriaux propres aux différentes nations et aux différents peuples autochtones, organes qui fonctionneront dans leurs langues nationales, qui seront adaptés aux conditions locales et qui bénéficieront de pouvoirs autonomes importants;

  • Préciser que la FRSC permettra le développement d’écoles, de services sociaux, de médias et d’institutions culturelles fonctionnant également dans les langues autochtones;

  • Préciser que le gouvernement fédéral de la FRSC intégrera les langues autochtones couramment parlées au sein de ses propres organismes en leur accordant un statut égal à l’anglais et au français et en les utilisant – en plus de ces deux langues – pour communiquer aux citoyens autochtones concernés.

  • Préciser que la FRSC pourrait possiblement inclure, dépendamment de la volonté démocratique des nations et peuples autochtones ainsi que du stade de développement économique auquel ces nations et ces peuples seront rendus, une grande république populaire autochtone fédérée (dirigée par un front uni avec la bourgeoisie nationale autochtone et devant évoluer vers le socialisme) ou une grande république socialiste autochtone fédérée dans le Nord du Canada;

  • Préciser qu’une grande république populaire ou socialiste autochtone dans le Nord du Canada rassemblerait plusieurs nations et peuples autochtones à l’intérieur d’une même entité politique fédérée à la FRSC, facilitant l’unité économique et la mise en commun des ressources de ces peuples dont la population est peu nombreuse; et qu’elle pourrait également coexister avec des républiques populaires ou socialistes autochtones de moindre envergure.

Sur la question des femmes et du « féminisme prolétarien »

 

Au cours de la dernière décennie, la question de « l’oppression des femmes » a suscité des luttes politiques intenses dans le mouvement maoïste canadien. Ce n’est pas surprenant, puisqu’il s’agit de l’une des questions à propos de laquelle règne présentement – et depuis au moins deux décennies – la plus grande confusion parmi les organisations se revendiquant du communisme et du maoïsme dans les pays impérialistes. Thème de prédilection du grand mouvement postmoderne, la « lutte contre l’oppression des femmes » a servi à détourner les nouveaux militants communistes de leurs tâches réelles et, de plus en plus, à les entraîner dans des luttes petites-bourgeoises inventées et à introduire l’idéalisme dans les rangs de leurs organisations.

Au sein du PCR, bien que la véritable campagne anti-matérialiste ait débuté au début des années 2010 suite à l’intégration regrettable des « opportunistes canadiens » et à leur promotion agressive d’une ligne postmoderne consolidée, une certaine confusion ainsi que certaines positions erronées à propos de la question des femmes, notamment celles relatives à la notion de « féminisme prolétarien et révolutionnaire », étaient présentes dès la fondation du Parti, ce qui a d’ailleurs éventuellement aidé les opportunistes dans leur tentative de transformer complètement l’organisation en un groupe « anti-oppressif » petit-bourgeois. Ces erreurs, qui étaient en fait des emprunts et des concessions au féminisme tout court, se reflètent dans le programme actuel du Parti. Si une lutte d’opinions a été menée dès le départ pour faire valoir un point de vue plus juste, certaines conceptions erronées ont néanmoins été introduites dans le programme lorsqu’il a été adopté.

C’est le huitième chapitre du programme qui aborde la question de l’oppression des femmes et du « féminisme prolétarien et révolutionnaire ». Avant de continuer, il est important de préciser que l’expression « féminisme prolétarien », au moment de la genèse du programme du PCR, avait été initialement formulée, au sein du groupe dirigeant à l’origine de la fondation du Parti, dans un sens tout à fait différent de celui ayant finalement prévalu lors de l’adoption du programme. L’expression devait d’abord simplement désigner la fraction prolétarienne du mouvement des femmes ayant existé à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, mouvement s’étant développé en réponse à l’injustice qui frappait les femmes dans leur ensemble à l’époque où elles étaient privées des droits et du statut social dont jouissaient alors les hommes. Autrement dit, l’expression « féminisme prolétarien » avait été utilisée non pas pour désigner un courant théorique particulier, ni pour évoquer des objectifs politiques actuels, mais simplement pour décrire l’engagement et la pratique des militantes et des militants qui, en plus d’avoir historiquement participé à cette grande lutte démocratique pour l’émancipation du sexe féminin au moment où elle était encore nécessaire, appartenaient au mouvement ouvrier, s’intéressaient au sort des travailleuses (parmi l’ensemble des femmes) et luttaient pour le communisme. Ces militantes et ces militants historiques, ce sont Clara Zetkin, Auguste Bebel, Alexandra Kollontai, Lénine, etc. Entendue ainsi, l’expression « féminisme prolétarien » n’est pas préjudiciable et n’entraîne pas nécessairement de déviations dans la pratique, même si elle peut prêter à confusion. Malheureusement, ce n’est pas le sens qu’ont voulu lui donner la majorité des militants au moment de l’adoption du programme final (le chapitre sur les femmes a été ajouté en 2003). On a plutôt insisté, par peur du rejet de la « gauche » petite-bourgeoise, pour que le programme acquiert un caractère féministe au sens strict, c’est-à-dire au sens de l’idéologie. Il faut comprendre que le mouvement des femmes est un mouvement revendicatif historique qui est tombé en caducité au Canada. Conséquemment, le mouvement militant étiqueté « féministe » qui perdure au pays est désormais presque entièrement basé sur de l’idéologie. Le féminisme, dans les pays impérialistes occidentaux, a perdu tout contenu démocratique et est désormais strictement idéaliste et petit-bourgeois. Or, c’est cette idéologie féministe qui transparaît partiellement dans le huitième chapitre du programme actuel.

Ainsi, l’expression « féminisme prolétarien et révolutionnaire » est devenue le porte-étendard d’un ensemble de revendications et d’objectifs actuels se résumant à vouloir mettre fin, à travers la révolution socialiste, à « l’oppression des femmes ». C’est malheureusement le contenu qu’ont également donné au « féminisme prolétarien » un bon nombre d’organisations maoïstes nées au cours des deux dernières décennies au sein des autres pays impérialistes occidentaux (par exemple le Parti Communiste maoïste de France), conduisant à une situation de confusion généralisée sur cette question ainsi qu’à un enlisement dans des formes d’activité inutiles. La conception erronée du « féminisme prolétarien » est devenue si solidement ancrée en Amérique du Nord et en Europe que les pseudo-maoïstes américains regroupés derrière le journal Struggle Sessions, prétendant s’être démarqués des autres organisations et avoir enfin trouvé la ligne juste sur la question des femmes, ont rejeté superficiellement l’usage du terme tout en conservant intégralement son contenu anti-marxiste et petit-bourgeois et en le mettant en pratique de la manière la plus mauvaise, la plus opportuniste et la plus postmoderne (ce dont nous avons traité dans le texte Le maoïsme tel qu’en lui-même : contre l’idéalisme du courant « principalement maoïste » publié en janvier 2020).

En réalité, même si les communistes doivent lutter pour l’émancipation des femmes partout où cette tâche est nécessaire (ce qu’ils ont fait historiquement, notamment en Russie, et ce qu’ils continuent à faire aujourd’hui dans les pays comme l’Inde où subsistent l’inégalité en droits et les rapports sociaux patriarcaux), le remplacement du mode de production capitaliste par le mode de production communiste n’est nullement nécessaire pour mettre fin à l’oppression patriarcale. En fait, l’oppression des femmes est liée aux rapports de production féodaux et esclavagistes. Par conséquent, le développement du capitalisme conduit lui-même à leur émancipation en détruisant le patriarcat et les idées qui y sont associées. Il est vrai qu’à l’époque de l’impérialisme, les bourgeoisies nationales des pays dominés parviennent difficilement – ou ne cherchent tout simplement plus – à accomplir les tâches démocratiques qu’elles auraient dû assumer. L’exploitation économique organisée par les pays riches maintient la plupart des pays du monde dans un état d’arriération et de sous-développement, favorisant à plusieurs endroits le maintien de structures sociales et de régimes juridiques extrêmement rétrogrades, comme on peut le voir par exemple au Moyen-Orient. Dans ce contexte, la libération complète de l’ensemble des femmes de la planète se fera effectivement dans le cadre de la révolution prolétarienne mondiale – incluant des révolutions nationales et démocratiques dans la plupart des pays dominés. Mais cela ne signifie nullement que la direction prolétarienne soit absolument indispensable dans chaque pays arriéré sans exception pour permettre aux femmes d’atteindre l’égalité avec les hommes (même si les partis prolétariens de ces pays doivent toujours être politiquement à l’avant-garde sur cette question). Et surtout, cela n’implique aucunement que les partis communistes doivent encore lutter pour réaliser cette tâche dans les pays capitalistes développés. En fait, au Canada et dans les pays impérialistes similaires, le capitalisme a déjà aboli l’oppression patriarcale depuis un bon moment, rendant caduc cet objectif que se fixaient autrefois les partis prolétariens occidentaux et que se fixent encore – avec raison – les partis maoïstes opérant dans des pays semi-féodaux où la lutte pour l’émancipation des femmes est encore à l’ordre du jour.

Historiquement, l’oppression des femmes a reposé sur la famille patriarcale apparue lors du passage entre le communisme primitif et le mode de production esclavagiste – passage induit par le développement des forces productives et notamment par l’apparition de l’élevage – et ayant éventuellement pris la forme de la famille individuelle monogame. Dans la famille patriarcale, l’homme est le seul détenteur légitime de la propriété privée, laquelle est transmise à ses héritiers selon la filiation paternelle. En même temps, la femme est exclue de la production publique et sociale en étant confinée à la sphère domestique privée. Telles ont été les causes historiques de l’oppression patriarcale. Ainsi, le statut social de la femme dépend de sa position économique dans la société. Voici ce qu’écrit Engels à ce propos dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État :

« D'après la division du travail en vigueur dans la famille à cette époque, il incombait à l'homme de procurer la nourriture et les instruments de travail nécessaires à cet effet; par suite, il était donc propriétaire de ces instruments de travail; il les emportait, en cas de séparation, tandis que la femme gardait les objets de ménage. Selon la coutume en vigueur dans cette société, l'homme était donc également propriétaire de la nouvelle source d'alimentation, le bétail, et plus tard du nouveau moyen de travail, les esclaves. […] Donc, au fur et à mesure que les richesses s'accroissaient, d'une part elles donnaient dans la famille une situation plus importante à l'homme qu'à la femme, et, d'autre part, elles engendraient la tendance à utiliser cette situation affermie pour renverser au profit des enfants l'ordre de succession traditionnel. Mais cela n'était pas possible, tant que restait en vigueur la filiation selon le droit maternel. C'est donc celle-ci qu'il fallait renverser tout d'abord, et elle fut renversée. […] Le renversement du droit maternel fut la grande défaite historique du sexe féminin. Même à la maison, ce fut l'homme qui prit en main le gouvernail; la femme fut dégradée, asservie, elle devint esclave du plaisir de l'homme et simple instrument de reproduction. » (1884)

Concernant l’exclusion des femmes de la sphère productive conduisant à lui donner statut social inférieur, il écrit :

« L'inégalité de droits entre les deux parties [l'homme et la femme dans le mariage], que nous avons héritée de conditions sociales antérieures, n'est point la cause, mais l'effet de l'oppression économique de la femme. Dans l'ancienne économie domestique communiste, qui comprenait beaucoup de couples conjugaux avec leurs enfants, la direction du ménage, confiée aux femmes, était une industrie publique de nécessité sociale, au même titre que la fourniture des vivres par les hommes. Avec la famille patriarcale, et plus encore avec la famille individuelle monogamique, il en alla tout autrement. La direction du ménage perdit son caractère public. Elle ne concerna plus la société; elle devint un service privé; la femme devint une première servante, elle fut écartée de la participation à la production sociale. »

Le caractère étroit et borné des forces productives a maintenu pendant des millénaires les conditions de la famille patriarcale et l’obligation pour la femme de demeurer cloîtrée dans la sphère domestique. Mais les choses ont changé avec l’apparition du capitalisme et de la grande industrie moderne. En créant une masse d’individus dépourvue de toute propriété, d’une part, et en introduisant massivement – notamment grâce au machinisme – les femmes du prolétariat dans la production, d’autre part, le capitalisme a sapé les bases de la famille patriarcale et l’a ultimement détruite. Voici, encore une fois, ce qu’écrit Engels :


« L'amour sexuel ne peut être et n'est règle véritable des relations avec la femme que dans les classes opprimées, c'est-à-dire, de nos jours, dans le prolétariat, que ces relations soient ou non officiellement sanctionnées. Mais c'est qu'ici tous les fondements de la monogamie classique sont sapés. Il ne s'y trouve aucune propriété, pour la conservation et la transmission de laquelle furent précisément instituées la monogamie et la suprématie de l'homme; il y manque donc tout stimulant pour faire valoir la suprématie masculine. […] Et par surcroît, depuis que la grande industrie, arrachant la femme à la maison, l'a envoyée sur le marché du travail et dans la fabrique, et qu'elle en fait assez souvent le soutien de la famille, toute base a été enlevée, dans la maison du prolétaire, à l'ultime vestige de la suprématie masculine – sauf, peut-être encore, un reste de la brutalité envers les femmes qui est entrée dans les mœurs avec l'introduction de la monogamie. Ainsi, la famille du prolétaire n'est plus monogamique au sens strict du terme, même s'il y a, de part et d'autre, l'amour le plus passionné et la fidélité la plus absolue, et malgré toutes les éventuelles bénédictions spirituelles et terrestres. […] [L]a femme a effectivement reconquis le droit au divorce, et, si l'on ne peut pas se souffrir, on préfère se séparer. Bref, le mariage prolétarien est monogamique au sens étymologique du mot, mais point du tout au sens historique. »

L’émancipation du sexe féminin repose donc, historiquement, sur la suppression du droit d’héritage paternel ainsi que sur la fin du confinement des femmes dans la sphère domestique privée. Sans la famille patriarcale et sans l’ordre juridique qui la sanctionne, il n’est pas possible de parler d’oppression des femmes. Citons Engels une dernière fois :

« [L]e caractère particulier de la prédominance de l'homme sur la femme dans la famille moderne, ainsi que la nécessité et la manière d'établir une véritable égalité sociale des deux sexes, ne se montreront en pleine lumière qu'une fois que l'homme et la femme auront juridiquement des droits absolument égaux. On verra alors que l'affranchissement de la femme a pour condition première la rentrée de tout le sexe féminin dans l'industrie publique et que cette condition exige à son tour la suppression de la famille conjugale en tant qu'unité économique de la société. »

Au Canada, l’égalité juridique sur tous les plans entre les hommes et les femmes est essentiellement acquise depuis au moins le début des années 1980. Rappelons que la Charte canadienne des droits et libertés incluse dans la Loi constitutionnelle de 1982 reconnaissait explicitement l’égalité entre les sexes dès son adoption. Mais les bases juridiques de l’égalité avaient été posées bien avant cela. Plus particulièrement, l’absence de droits de propriété pour les femmes mariées – principale expression juridique de la famille patriarcale – n’existe plus au Canada depuis les années 1960. Les femmes mariées ayant obtenu les mêmes droits que les hommes en matière de propriété dès 1884 en Ontario et dès 1900 au Manitoba avec la Loi sur les biens de la femme mariée, elles ont acquis ces droits dans toutes les autres provinces au cours du 20e siècle jusqu’à la signature de la Loi par le Québec en 1964. Par la suite, les lois régissant les biens matrimoniaux adoptées dans la majorité des provinces vers la fin des années 1970 ont assuré un partage égal des biens en cas de divorce. Avec la légalisation des droits de propriété des femmes mariées, l’État bourgeois a sanctionné juridiquement la destruction de la famille patriarcale, dont le but était précisément la transmission de la richesse par le père exclusivement.

 

Pour ce qui est de la libération des femmes du travail domestique et de leur intégration à la vie économique publique, il est clair que cela a été accompli au Canada. Si l’apparition du machinisme et de la grande industrie ont conduit dès le 19e siècle à une introduction massive des femmes et des enfants de la classe ouvrière dans la production – comme en témoignent entre autres les écrits de Marx et Engels –, l’évolution du capitalisme au cours du 20e siècle, incluant notamment l’accroissement des besoins du capital en force de travail et l’augmentation relative et absolue de la quantité de prolétaires embauchés par la bourgeoisie, a poussé beaucoup plus loin l’incorporation des femmes dans le travail salarié. Ainsi, selon Statistique Canada, la présence des femmes âgées de 25 à 54 ans sur le marché du travail canadien est passé d’un taux de 23,5% en 1953 à un taux de 81,9% en 2014, tandis que celle des hommes du même groupe d’âge est passé d’un taux de 95,9% à un taux de 90,5%. La différence dans le taux d’activité entre les hommes et les femmes est donc passé de plus de 70% à moins de 10% pendant cette période au pays. Par ailleurs, en 2014, les femmes constituaient près de la moitié (47%) de la « population active » au Canada. On peut donc dire que l’intégration des femmes à « l’industrie publique » a été essentiellement complétée.


Quant à la famille conjugale, si elle n’a pas été supprimée en tant « qu’unité économique de la société » – car elle ne peut pas l’être dans le cadre du capitalisme –, elle n’impose plus du tout aujourd’hui aux femmes un fardeau de même nature que celui qu’elle leur imposait à l’époque d’Engels. Surtout, elle a perdu tout caractère patriarcal, n’étant plus marquée par l’assujettissement de la femme ni par l’indissolubilité du mariage, ce qu’Engels reconnaissait déjà pour la famille prolétarienne de son temps, qu’il déclarait n’être « plus monogamique au sens strict du terme ». Il faut comprendre qu’à l’époque où Engels écrivait, l’éducation des enfants était beaucoup moins socialisée qu’aujourd’hui : le développement de l’école publique commençait à peine, sans parler des garderies qui étaient pratiquement inexistantes, ces dernières étant apparues sur une vaste échelle au 20e siècle seulement (d’abord dans les pays socialistes, puis dans les pays capitalistes également). D’autres transformations ont également contribué à réduire l’ampleur du travail domestique dans les pays capitalistes entre le 19e siècle et la seconde moitié du 20e siècle : la baisse de la natalité, l’introduction des électroménagers, etc. Finalement, si la famille constitue encore une unité économique fondamentale de la société capitaliste, l’intégration de plus en plus grande des femmes au travail salarié combinée à l’évolution des mœurs a fait en sorte que les tâches qui y sont effectuées ne reposent plus seulement sur les femmes, les hommes y prenant désormais part eux aussi. En effet, le capital n’a que faire du sexe sur lequel repose l’entretien de la force de travail. Malgré le fait qu’on puisse encore constater, d’après les statistiques disponibles, une certaine inégalité dans la répartition de ces tâches à l’échelle de la société entière, cette inégalité (principalement engendrée par des habitudes culturelles héritées de conditions sociales qui ne sont plus celles d’aujourd’hui dans les pays impérialistes) tend nécessairement à se résorber. Par exemple, selon une étude de Statistique Canada, le taux de participation des pères canadiens aux tâches domestiques au cours d’une journée moyenne est passé de 51% en 1986 à 76% en 2015, tandis que celui des mères canadiennes est demeuré de 93% pendant la même période. Par ailleurs, toujours entre 1986 et 2015, la quantité de temps consacré en moyenne par les pères canadiens aux tâches domestiques lors des journées où ils y ont pris part est passé de 120 minutes à 145 minutes, tandis que cette quantité moyenne de temps a suivi une évolution inverse chez les mères canadiennes en passant de 203 minutes à 181 minutes. Si l’on peut déplorer que l’écart soit encore trop élevé, il n’y a aucune raison de penser qu’il ne continuera pas à suivre la même tendance au cours des prochaines années et décennies. Mais il faut aussi – et surtout – souligner que cette répartition inégale ne s’impose plus de manière implacable à toutes les femmes : elle n’a plus aucun caractère obligatoire – ce qui est l’élément le plus fondamental – puisque les liens autrefois indissolubles du mariage ont été rompus et que le mariage hétérosexuel lui-même n’est plus une nécessité pour les femmes.

 

Ainsi, si Engels croyait en 1884 que l’intégration pleine et entière des femmes dans la production sociale exigerait l’abolition pure et simple de la famille conjugale en tant qu’unité économique – puisqu’il constatait alors l’existence d’un conflit entre la participation des femmes au travail salarié, d’une part, et leurs « devoirs familiaux », d’autre part –, les facteurs énumérés précédemment auront finalement permis « la rentrée de tout le sexe féminin dans l'industrie publique », et par le fait même, l’émancipation effective des femmes. Notons toutefois qu’Engels avait raison de considérer que la révolution socialiste devait nécessairement libérer les femmes en transformant, d’une part, la propriété privée en propriété sociale, faisant disparaître l’enjeu de la transmission héréditaire à l’origine de la famille patriarcale, et en assurant, d’autre part, la prise en charge sociale des tâches domestiques privées, libérant les femmes de ce fardeau écrasant et faisant disparaître la famille conjugale « en tant qu’unité économique de la société ». C’est effectivement ce qui se serait passé si la révolution prolétarienne avait triomphé avant que l’émancipation des femmes ne soit complétée dans les pays capitalistes développés. Pour le dire autrement, puisqu’il adoptait une perspective révolutionnaire, il est normal qu’Engels ait mis de l’avant la solution révolutionnaire au problème de l’émancipation des femmes, solution qui n’était pas une lubie, mais qui correspondait au contraire à des conditions et à des possibilités réelles. C’est d’ailleurs la voie qu’ont effectivement emprunté les pays socialistes comme l’URSS et la Chine, notamment en poussant la socialisation du travail domestique beaucoup plus loin qu’elle ne l’a jamais été dans les pays capitalistes (et ce, même s’ils n’ont pas pu se rendre jusqu’à la suppression complète de l’unité économique familiale, laquelle n’est possible qu’avec le communisme intégral). Or, plus d’un siècle après la rédaction de L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Engels aurait été forcé de constater que l’émancipation des femmes a suivi une autre voie, non révolutionnaire, et qu’elle n’a pas impliqué l’abolition de la propriété privée et de la famille conjugale elle-même.

Les vérités qui précèdent ne se trouvent malheureusement pas exposées clairement – et sont même en partie contredites – dans le huitième chapitre du programme actuel du PCR. Reflétant les débats et les opinions contradictoires qui existaient dans le Parti sur la question des femmes au moment de sa fondation, le huitième chapitre du programme exprime en effet un point de vue incohérent et discordant. D’un côté, le programme reconnaît avec justesse que le capitalisme a historiquement supprimé le patriarcat dans les pays comme le Canada :

« Alors que dans les pays dominés par l’impérialisme, le patriarcat et les institutions qui en découlent jouent un rôle important dans le maintien de l’oppression des femmes et dans l’exploitation dont elles sont victimes, la situation générale dans un pays impérialiste développé est différente. Plus de 100 ans de capitalisme et de lutte de classes ont fait en sorte que le patriarcat, comme rapport social, n’occupe plus un terrain déterminant dans l’organisation sociale du capitalisme au Canada. »

Mais d’un autre côté, il appelle à lutter pour la libération des femmes sous la bannière du « féminisme prolétarien et révolutionnaire » en dénonçant les limites du « féminisme bourgeois et réformiste », lequel chercherait « à résoudre les questions qui touchent les femmes en dehors du cadre de la lutte des classes ». Il met de l’avant des slogans équivoques tels que « La révolution, la seule solution! » tout en affirmant « qu’il est impossible aux femmes du prolétariat d’atteindre l’égalité totale en laissant la structure et le système de production capitaliste inchangés ». Afin de dissiper une fois pour toutes la confusion ayant été encouragée durant les vingt dernières années par ces formules incorrectes, et alors qu’il n’y a plus aucune raison aujourd’hui de ne pas rejeter en bloc les conceptions fausses liées au « féminisme prolétarien », affirmons-le sans ambages : le PCR considère la question de l’oppression des femmes et de l’égalité entre les sexes comme étant objectivement résolue au Canada aujourd’hui. Par conséquent, le PCR ne reconnaît plus l’utilité de la notion de « féminisme prolétarien et révolutionnaire » et encore moins celle de sa mise en pratique, peu importe l’étiquette qu’on lui donne.

Si certains vestiges du patriarcat peuvent encore subsister dans la superstructure comme l’affirme le huitième chapitre du programme (inégalités dans la répartition des tâches domestiques, misogynie, discrimination envers les femmes, etc.), la société bourgeoise exerce « naturellement » sur eux une influence dissolvante décisive. Soit elle les rend de plus en plus anecdotiques et insignifiants – transformant leur caractère patriarcal originel en caractère anti-social –, soit elle les fait disparaître entièrement. Ainsi, l’importance des « vestiges du patriarcat » dont parle le huitième chapitre doit être grandement relativisée. Sinon, certains militants petits-bourgeois pourraient se servir de cette notion pour donner un vernis « marxiste » à leurs conceptions intersectionnelles et pour justifier les mêmes formes de lutte et d’organisation qu’ils auraient proposées pour lutter contre l’oppression patriarcale elle-même (telle que la conçoivent les idéologues postmodernes). Ainsi, le fait que ces vestiges évanescents puissent exister n’a aucune implication pratique sérieuse pour l’avant-garde communiste. De la même manière, il n’en découle aucune tâche stratégique spécifique. Si les communistes s’opposent bien sûr avec vigueur – comme n’importe quels démocrates conséquents – aux idées et aux actions allant à l’encontre du principe de l’égalité entre les êtres humains (peu importe leur sexe, leur nationalité, etc.), les partis révolutionnaires agissant au cœur des démocraties bourgeoises avancées de notre époque n’ont pas de rôle particulier à jouer dans la lutte contre les derniers vestiges idéologiques des modes de production antérieurs (même si le pouvoir prolétarien se chargera bien entendu d’éradiquer toutes les souillures que la bourgeoisie n’aura pas eu le temps de nettoyer, aussi minimes soient-elles rendues au moment de l’établissement du socialisme).

Cela dit, il existe un vestige du patriarcat qui, vraisemblablement, subsistera dans le cadre du capitalisme : la prostitution. En effet, il s’agit d’une activité lucrative qui, pour cette raison, est extrêmement difficile, voire impossible à détruire dans le cadre de la société marchande, de la même manière que le sont le commerce illicite de stupéfiants, les jeux d’argent et le crime organisé en général. Par ailleurs, au lieu de susciter une désapprobation morale de plus en plus grande comme cela devrait être le cas, la prostitution (rebaptisée « travail du sexe ») tend de plus en plus à être légitimée idéologiquement par le mouvement postmoderne qui domine maintenant la superstructure de la société. Or, cette activité, aussi aberrante soit-elle, ne concerne qu’une fraction minoritaire – pour ne pas dire marginale – de la société et ne touche qu’une poignée de femmes : sa persistance à notre époque ne peut donc amener à conclure au maintien de « l’oppression patriarcale ». Quoi qu’il en soit, la révolution socialiste extirpera cette pratique sordide et dégradante, de la même manière qu’elle nettoiera la société de toutes les tares similaires et de l’ensemble des activités parasitaires et socialement nocives liées à la pègre.

L’idée selon laquelle la société actuelle serait encore patriarcale conduit les révolutionnaires à vouloir refaire une lutte démocratique déjà gagnée, c’est-à-dire à poser devant eux un obstacle imaginaire les empêchant de déployer leurs forces au bon endroit. Dans l’histoire du PCR, l’application des principes et des mots d’ordre contenus dans le huitième chapitre a conduit à des errements nombreux. Avec le recul, nous pouvons aujourd’hui affirmer, par exemple, que la mise sur pied du Front féministe prolétarien et révolutionnaire (FFPR) suite à la fondation du PCR a constitué une expérience peu profitable et même néfaste. D’abord, cette initiative a absorbé une quantité de temps et d’énergie qui auraient dû être concentrés ailleurs, c’est-à-dire notamment dans le mouvement ouvrier et dans la participation aux luttes économiques spontanées du prolétariat. Ensuite, même si le FFPR était officiellement voué à organiser des femmes du prolétariat – et même s’il a initialement servi l’objectif valable de développer la solidarité avec les luttes des femmes dans les pays dominés –, sa création a éventuellement eu pour effet d’attirer des militantes étudiantes féministes dans l’orbite du PCR, contribuant ainsi à l’introduction d’éléments anti-marxistes dans le maoïsme canadien. Aujourd’hui, il convient de reconnaître qu’il s’agit du seul effet possible de la création d’une organisation appelant à lutter contre l’oppression des femmes au Canada à l’époque actuelle. Plus encore, dans le contexte de la montée du grand mouvement postmoderne dans les pays impérialistes, le FFPR devait nécessairement dégénérer et s’écarter de ses propres objectifs prolétariens et internationalistes pour devenir le lieu de débats ultra-idéalistes sur « l’identité de genre », la « transphobie », etc. Le réseau pan-canadien de groupes « FFPR », créé dans les années 2010, a d’ailleurs constitué l’un des principaux canaux grâce auxquels s’est organisée l’offensive débridée des opportunistes canadiens contre le centre dirigeant historique du PCR.

Puisque l’oppression des femmes n’existe plus matériellement dans les pays impérialistes occidentaux, ceux qui veulent continuer à lutter contre elle sont amenés à en inventer des manifestations toujours plus nombreuses. Au sein du PCR, les militants postmodernes attirés par la bannière du « féminisme prolétarien » se sont ainsi mis à voir des « comportements patriarcaux » partout où il n’y en avait pas, et ce, même si le plus grand respect règne entre les hommes et les femmes dans l’organisation et même si le Parti traite l’ensemble de ses militants de manière égale peu importe leur sexe. Aux yeux de ces petits-bourgeois, un militant donnant simplement une consigne à une militante pouvait par exemple devenir coupable d’une « micro-agression » sexiste. Ces idéologues postmodernes concevaient l’activité militante non pas comme une lutte politique, mais comme une lutte constante entre les membres de l’organisation, lutte visant à changer la forme de leurs interactions et à « purifier » intérieurement les camarades soi-disant imprégnés par le « sexisme inconscient ». Ils organisaient des séances de « rééducation » postmoderne et paralysaient le travail politique avec des fausses accusations, allant jusqu’à inventer de toutes pièces une grave histoire d’abus sexuel. Évidemment, les opportunistes postmodernes, qui étendaient « l’oppression des femmes » à celle des personnes « trans » et « non binaires », faisaient également éclater des scandales ridicules liés à l’usage des « mauvais » pronoms, faisant perdre un temps précieux aux militants sérieux de l’organisation. Heureusement, aujourd’hui, plus aucun de ces militants postmodernes ne se trouve dans les rangs du PCR. Ou bien ils ont été séparés du Parti au moment de la scission de 2017, ou bien ils ont été forcés de quitter l’organisation lors de l’épuration de 2018-2019.

Comme nous l’avons dit, la question des femmes est objectivement réglée au Canada pour ce qui est de l’essentiel. Sa résolution ne fait donc pas partie des tâches révolutionnaires de l’avant-garde communiste. Cela dit, le PCR continuera bien entendu à prôner l’égalité complète entre les hommes et les femmes – comme il ne cessera jamais de s’opposer à toutes pratiques discriminatoires basées sur la couleur de peau, la nationalité, la religion, etc. Le PCR continuera également à appuyer fermement, dans le cadre de ses devoirs internationalistes, les luttes démocratiques des ouvrières et des paysannes des pays semi-féodaux et semi-coloniaux où les femmes sont privées de droits fondamentaux et où la question de l’oppression patriarcale est encore à résoudre. Aussi, mobiliser les ouvrières et les travailleuses demeurera bien entendu une nécessité pour le Parti – non pas parce qu’elles font partie des « couches les plus opprimées » et « qu’elles sont parmi les plus exploitées » comme l’affirme le programme actuel, mais simplement parce qu’elles constituent au moins la moitié du prolétariat. Mais la mobilisation des femmes du prolétariat ne passera pas, stratégiquement, par le déploiement d’un travail organisationnel spécifique et distinct. Les femmes du prolétariat seront intégrées dans le mouvement révolutionnaire à travers la mobilisation générale de leur classe : à travers le travail d’agitation et de propagande déployé vers tous les secteurs prolétariens sans exception, y compris les domaines où l’on retrouve actuellement une majorité de femmes (par exemple parmi les préposées aux bénéficiaires). Ainsi, cette mobilisation n’impliquera pas « la construction d’un mouvement des femmes du prolétariat » comme cela est formulé dans le programme actuel, mais plutôt la construction d’un mouvement prolétarien ayant une forte composante féminine. Cela dit, le PCR n’exclut pas la possibilité de créer, à un stade beaucoup plus avancé de son développement, des fronts, des organisations ou des sous-groupes de femmes si cela s’avère utile pour renforcer l’organisation générale et tentaculaire du prolétariat canadien par l’avant-garde communiste. Ces fronts de femme (qui pourraient par exemple servir à déployer un travail de solidarité internationaliste avec les femmes des pays dominés, au combat contre le féminisme et son influence dans le mouvement ouvrier, etc.) seraient analogues aux diverses organisations spécialisées que le PCR sera éventuellement amené à générer (lorsque le Parti sera assez puissant et non à un stade prématuré comme cela a été le cas dans l’histoire du PCR) pour étendre son influence et sa direction sur toutes les couches du peuple (par exemple un front des travailleurs haïtiens de Montréal, un front des mineurs de la Côte-Nord, un front des pêcheurs des Maritimes, un front des jeunes, un front étudiant, etc.). Par contre, il doit être clair que ces groupes de femmes ne serviraient pas à lutter contre une oppression patriarcale inexistante au Canada ou encore à participer au mouvement féministe petit-bourgeois. En ce sens, le PCR ne mettra plus jamais sur pied d’organisations spéciales sous la bannière du « féminisme prolétarien » comme il l’a fait par le passé avec la création du FFPR. En somme, il faut garder en tête que les femmes du prolétariat doivent être mobilisées en tant que prolétaires d’abord et avant tout, c’est-à-dire sans chercher d’emblée à donner un caractère spécifiquement féminin à leur combat (et surtout sans le séparer du combat de leurs frères de classe). Pour reprendre les termes employés par la grande militante communiste Clara Zetkin :

« Comme nous ne voulons absolument pas séparer notre cause de celle des travailleurs en général, nous ne demandons aucune protection particulière si ce n’est celle que le travail en général exige du capital. Nous n’admettons qu’une seule exception au profit des femmes enceintes, dont l’état exige des mesures particulières dans l’intérêt de la femme même et de sa progéniture. Nous nions qu’il existe une question féminine spécifique, nous nions qu’il existe un problème spécifique des travailleuses. »

Cela dit, le PCR continuera bien sûr de reconnaître la différence anatomique entre les hommes et les femmes – contrairement aux idéologues postmodernes qui nient l’existence du sexe biologique –, différence qui induit certains besoins particuliers pour les femmes, notamment en ce qui a trait, comme le soulignait Clara Zetkin, à la maternité ainsi qu’à tous les phénomènes corporels qui y sont liés directement et indirectement. Ainsi, parmi l’ensemble des revendications prolétariennes, certaines sont propres aux femmes, ce dont le Parti doit tenir compte. Il le fera toutefois sans les placer en dehors du cadre général de la lutte des classes, contrairement aux militants petits-bourgeois qui voient dans le fait que ces revendications féminines ne sont pas satisfaites la preuve que le capitalisme serait sexiste (alors qu’il ne s’agit en réalité que de la confirmation que le capitalisme ne répond pas aux besoin du prolétariat en général). Sous le socialisme, alors que l’économie sera planifiée en fonction des besoins de l’ensemble des travailleurs, une attention spécifique devra être consacrée aux besoins particuliers des femmes. La distribution de certaines tâches sera également effectuée en tenant compte des capacités physiques différentes des individus de sexe masculin et féminin. Étant donné que le nouveau programme du PCR détaillera davantage la manière dont le pouvoir ouvrier organisera la société et améliorera la vie du peuple, il énumérera plusieurs mesures à mettre en place qui bénéficieront spécifiquement aux travailleuses. Le programme actuel le fait d’ailleurs déjà de manière sommaire en prévoyant la « protection physique et morale des femmes enceintes pendant toute la durée de la grossesse et la période qui suit l’accouchement » et le « droit à l’avortement et à la contraception libres et gratuits ».

Considérant ce qui vient d’être énoncé, le nouveau programme du PCR devra donc :

  • Affirmer clairement que la question de l’oppression des femmes est globalement résolue au Canada à notre époque;

  • Dénoncer le féminisme en tant que courant idéologique petit-bourgeois n’ayant plus aucun contenu démocratique et progressiste dans les pays où le mouvement historique des femmes a permis l’obtention de l’égalité juridique entre les sexes;

  • Prôner l’égalité totale entre les hommes et les femmes et préciser que le PCR s’oppose à toute forme de discrimination basée sur le sexe;

  • Prôner la solidarité internationaliste avec les luttes démocratiques des femmes dans les pays dominés;

  • Affirmer que la révolution socialiste balaiera tous les vestiges restants du patriarcat – aussi marginaux soient-ils – si la société bourgeoise ne l’a pas déjà fait;

  • Prôner l’abolition totale de la prostitution et affirmer que le pouvoir prolétarien se chargera d’éliminer cette activité dégradante et parasitaire;

  • Affirmer la nécessité de porter une attention particulière aux besoins spécifiques – liés à leur anatomie – des femmes du peuple et dénoncer le mouvement trans qui se base sur une négation anti-scientifique du sexe biologique;

  • Affirmer que la révolution socialiste permettra la collectivisation du travail domestique à travers l’établissement de cantines publiques, de garderies universelles, de buanderies, de logements collectifs, de services d’entretien domestique, etc., sans toutefois présenter ces mesures comme le levier de la lutte contre « l’oppression des femmes »; expliquer que ces mesures serviront surtout à améliorer le sort des prolétaires en général et affirmer qu’elles permettront d’avancer vers la dissolution de la famille « en tant qu’unité économique de la société » ainsi que vers le communisme intégral.

Emparons-nous des nouvelles bases politiques de notre mouvement!

 

En plus des positions incorrectes sur la question du mouvement ouvrier, sur la question nationale autochtone et sur la question des femmes, le programme actuel du PCR contient d’autres éléments ne reflétant plus adéquatement la ligne actuelle de l’organisation. Par exemple, l’évaluation que fait le programme actuel de l’état du mouvement communiste international n’est plus à jour. La position exprimée dans le programme sur le « problème écologique » est erronée. Les passages sur la « lutte de lignes » reflètent une ancienne conception ayant été rejetée par le Parti. Certains passages sur la propagande armée et sur la guerre populaire sont imprécis ou incomplets et ne sont plus en phase avec la progression politique qu’a connu le PCR sur ces questions.

Ainsi, le présent rapport ne constitue pas une énumération exhaustive et complète des insuffisances et des failles du programme actuel du PCR. Mais le rejet des principaux éléments périmés du programme a été exposé dans ses grandes lignes. Il s’agit maintenant d’assimiler les bases politiques du nouveau programme du PCR, de les développer et d’aller de l’avant vers l’élaboration du programme en tant que tel. C’est cette tâche cruciale qui incombe désormais aux militants et à la direction du Parti.

 

Armons-nous du matérialisme dialectique et continuons à progresser vers une clarté supérieure!
Continuons
la lutte pour appliquer le marxisme-léninisme-maoïsme au Canada!
Emparons-nous des bases politiques du nouveau programme du PCR!
Complétons la reconstruction du Parti pour avancer vers la guerre populair
e!